Les travaux en psychologie sociale nous
apprennent que nos sensations individuelles et
collectives ont des impacts puissants sur nos
décisions : l’idée est d’identifier alors ce qui ressort
de nos réflexes de ce qui est de nos réflexions. Par exemple le phénomène de la supériorité
illusoire est un type de biais cognitif connu, par
lequel une personne surestime ses propres qualités
et capacités, par rapport aux mêmes qualités et
capacités des autres personnes.
Le terme de supériorité illusoire a été utilisé pour la première fois en 1991[[ Van Yperen et Buunk, en 1991 « Self-enhancement and Superiority Biases in Social Comparison »]]. Il est également connu sous
le nom de biais de supériorité.
Capacité Cognitive, sommes-nous tous experts en
virologie ou en épidémiologie ?
L’un des principaux effets de la supériorité illusoire
sur nos processus de réflexion est l’effet
“Downing”. Cela décrit la tendance des personnes
ayant une compétence, dans un domaine donné,
inférieure à la moyenne à surestimer cette
compétence et celle des personnes ayant une
compétence supérieure à la moyenne à la sousestimer. Les chercheurs ont attribué cela au fait que les personnes qui étaient les plus en difficulté
dans l’exécution des tâches étaient aussi les moins
aptes à reconnaître les compétences requises pour
ces tâches (effet Dunning-Kruger[[Justin Kruger et David Dunning, « Unskilled and Unaware of It: How Difficulties in Recognizing One’s Own Incompetence Lead to Inflated SelfAssessments », Journal of Personality and Social Psychology, vol. 77, no 6, 1999, p. 1121–34]]).

Effet Dunning Kruger : schéma représentant la
courbe d’apprentissage d’une compétence par
rapport à l’auto-évaluation dans cette compétence.
Par exemple, dans une enquête menée auprès de
professeurs de l’Université de Nebraska-Lincoln,
68 % des personnes interrogées se sont classées
parmi les 25 % les plus aptes à enseigner et plus de
90 % se sont déclarées supérieures à la moyenne
(K. Patricia Cross, « Not Can But Will College
Teachers Be Improved? » (New Directions for
Higher Education, vol. 1977).
Cet effet, où la compétence auto-perçue est
supérieure à la réalité ouvre le succès aux
émissions « devenez trader en 1 heure » ou
« comprendre la bourse en 20 mn ».
La conséquence première est démontrée par les
résultats affichés sur ces comptes de trading en
ligne dont le régulateur a rendu les publications
(désastreuses) obligatoires… Mon coiffeur est
super-fort en CFD !
Dans le domaine de la santé
Les phénomènes de supériorité illusoire peuvent
évidemment se retrouver dans les comportements
en matière de santé (Hoorens & Harris, 1998). Dans
une étude d’auto-évaluation qui demandait aux
participants d’estimer la fréquence avec laquelle
leurs congénères adoptaient des comportements
sains et malsains, les participants ont déclaré avoir
eu des comportements sains plus souvent que
leurs pairs et des comportements malsains moins
souvent[[Vera Hoorens et Peter Harris, « Distortions in Reports of Health Behaviours: The Time Span Effect and Illusory Superiority », Psychology and Health]]. La logique de coercition sur le nonrespect des mesures de distanciation physique est
peut-être une réponse à ce phénomène.
Il ne faut pas être grand praticien des réseaux
sociaux pour s’apercevoir ces derniers jours que
vos amis étaient eux aussi rapidement devenus
experts en épidémiologie et virologie.
C’est dans ce même biais qu’a été traité également ce fameux scandale sanitaire du 1er avril 2013 :« Monoxyde de Dihydrogène : un danger méconnu ? »
Le Monoxyde de Dihydrogène (ou DHMO,
acronyme de l’anglais DiHydrogen MonOxyde) est
un composé chimique peu connu du grand public,
pourtant omniprésent, qui présente de réels
risques à l’usage. Il n’est répertorié dans aucune
des classifications de produits chimiques
dangereux. (Article rédigé le 01/04/2013 par
D. Bousquet et P. Perrodin – Doctorants au
département de Chimie de l’Ecole Normale
Supérieure – édité par Nicolas Lévy (responsable
éditorial du site ENS-DGESCO CultureSciences-Chimie).
Différences culturelles
Une grande majorité de la littérature sur la
supériorité illusoire provient cependant d’études
sur des participants aux États-Unis. Toutefois,
cela peut ne pas être une représentation fidèle de
la psychologie humaine. Des recherches plus
récentes portant sur l’estime de soi dans d’autres
pays suggèrent que la supériorité illusoire dépend
de la culture. Certaines études indiquent que les
Asiatiques ont tendance à sous-estimer leurs
propres capacités afin de s’améliorer et de
s’entendre avec les autres[[Carl F. Falk, Steven J. Heine, Masaki Yuki et Kosuke Takemura, « Why Do Westerners Self-Enhance More than East Asians? », European Journal of Personality]].
Il n’est cependant absolument pas prouvé que ce
biais culturel soit l’explication des différences
statistiques dans la contagion du Covid-19 entre
Asie du Sud-Est et États-Unis.
En Finance on connait bien ces biais de jugement qui guettent nos comportements face à des marchés atypiques :
- L’aversion à la dépossession — Tendance à
donner plus de valeur à un titre lorsque celui-ci
est sa propriété… et donc garder plus
longtemps les titres déjà en portefeuille et en
perte… ou de coût irrécupérable en considérant
les coûts déjà engagés dans une décision (effet
« Concorde ») : je ne vendrai ce titre que lorsque
j’aurai retrouvé mon prix d’achat.
- Biais de statu quo — La nouveauté est vue comme apportant plus de risques que d’avantages possibles et amène une résistance au changement. Ce qui conforterait à ne pas arbitrer.
- Effet de halo — Une perception sélective
d’informations allant dans le sens d’une
première impression que l’on cherche à
confirmer… Les produits de cette entreprise
sont beaux et innovants, l’action devrait
monter… Cet effet pourrait aussi se retrouver
dans l’effet « starification du gérant ».
- Effet « Ikea » — Tendance pour les consommateurs à accorder une valeur supérieure aux produits qu’ils ont partiellement créés (mon
portefeuille géré tout seul avec mes moyens
rudimentaires fait mieux que mon portefeuille
sous mandat géré par un professionnel, mais
en fait je ne regarde que les positions gagnantes…).
- Biais de Confirmation — Tendance à rechercher uniquement l’information qui confirme ses propres idées préconçues, et à omettre celle
qui ne le fait pas. Par exemple, n’écouter qu’un
camp d’un débat économique. Ce biais peut
être également renforcé par les effets
algorithmiques des réseaux sociaux qui
sélectionnent l’information proposée aux
lecteurs dans leurs préférences calculées.
- Biais rétrospectif — Tendance qu’ont les
personnes à surestimer rétrospectivement le
fait que les événements auraient pu être
anticipés moyennant davantage de prévoyance
ou de clairvoyance. Par exemple, « se souvenir »
après coup d’avoir identifié la cause immédiate
de la Grande Récession de 2007, bientôt ils se
souviendront avoir anticipé la grande crise que
nous traversons…
De l’identification à la prise en compte, notre métier au quotidien
Comme l’ont démontré les études sociologiques, plus une information est anxiogène, plus elle a de valeur cognitive puisqu’elle est en moyenne deux
fois mieux retenue ![[B. Dardenne, « La Cognition sociale », dans A. van Zantem, Dictionnaire des sciences de l’éducation,Paris, PUF, 2008).]]
La seule façon de lutter contre ces heuristiques
est de mettre en place une discipline et une
rigueur de gestion qui emporte l’adhésion de
chacun des décisionnaires. Cette ambition de
construction de nos procédés professionnels
s’exprime pleinement quand la rigueur du geste
s’allie à la gymnastique de l’esprit. La créativité
peut alors s’exprimer et l’innovation peut se
mettre au service de la performance.
N’oublions jamais les principes du maître de la
finance comportementale, Daniel Kahneman :
« Les professionnels sur-confiants croient sincèrement qu’ils ont de l’expertise, agissent comme
des experts et ressemblent à des experts. Vous
devrez vous battre pour vous rappeler qu’ils
peuvent être en proie à une illusion. »
À chacun d’entre nous de continuer à vous fournir
les preuves que nous avons cette conscience…

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