Le contexte économique, politique, et financier exceptionnel commande de
réévaluer la soutenabilité des dividendes des sociétés cotées européennes.
Contrairement aux crises précédentes, les entreprises ont annoncé très en amont des
coupes de dividendes, en raison d’une part de la brutalité de la baisse de leur activité qui a
des répercussions négatives sur leur trésorerie, et d’autre part de l’interférence
réglementaire et politique qui s’est vite immiscée dans leur politique de dividende.
La valorisation du marché intègre d’ores et déjà des hypothèses pessimistes sur le versement des dividendes des entreprises européennes dans les prochaines années. Le « future »[[ Un future ou contrat à terme est un contrat standardisé négocié sur un marché organisé permettant de s’assurer
ou de s’engager sur un prix pour une quantité déterminée d’un produit donné (le sous-jacent) à une date future.]] de dividendes de l’indice EuroStoxx50 pour 2020 a décroché de près de 50% depuis le début du mois de mars : le marché anticipe, pour cet indice, une division quasiment par deux des dividendes versés.
Si quelques incertitudes persistent notamment sur la trajectoire de reprise d’activité postconfinement qui sera décisive pour établir la future politique de dividende des entreprises,
il nous semble important de ne pas « jeter le bébé avec l’eau du bain », et de distinguer
court terme et long terme. Si la suppression d’un dividende est toujours une nouvelle
désagréable pour un actionnaire, on différenciera les reports de dividendes des
annulations, les coupes partielles et les coupes totales, et l’on considérera la possibilité de
rattraper les retours à l’actionnaire à la reprise de l’activité (2021 ou 2022 selon les
sociétés).
Le rendement du dividende sur des actions européennes s’élève aujourd’hui à près de 4%[[Données au 20 avril 2020. Sources : Bloomberg. Les performances passées ne préjugent pas des performances
futures et ne sont pas constantes dans le temps.]]. La situation actuelle peut donc même constituer selon nous une opportunité pour investir sur un horizon de moyen/long terme sur des entreprises qui offrent un dividende attractif, à condition de bien pouvoir distinguer le bon grain de l’ivraie !
Nous avons mené une analyse approfondie sur les principaux secteurs traditionnellement pourvoyeurs de dividendes. Nous avons tenté de les hiérarchiser et d’identifier au sein de chacun d’entre eux les valeurs dont les dividendes nous paraissent les plus attractifs et qui devraient selon nous être pérennes.
Notre cadre d’analyse repose sur 4 principaux facteurs de risques qui pèsent sur la politique de dividende des entreprises :
1. Risque opérationnel : certaines sociétés, particulièrement touchées par la crise,
subissent une forte baisse de leur activité. Celles liées au secteur du voyage et des loisirs
sont en première ligne : compagnies aériennes, hôtellerie, « pubs ». Mais également les
pourvoyeurs de services de restauration collective, affectés par la fermeture des écoles et
le télétravail.
2. Risque financier : certaines entreprises vont connaître une période de « cash burn »[[Consommation de trésorerie]] plus ou moins longue ou intense. Il est donc important d’être vigilant sur le niveau d’endettement des entreprises, leur situation de liquidité, leurs prochaines échéances de refinancement et leurs covenants éventuels. Lorsqu’un bilan stressé s’ajoute aux conditions opérationnelles dégradées, et qu’au surplus la société a déjà par le passé brisé le « tabou »
de la coupe de dividende, une vigilance accrue s’impose.
3. Risque politique : les gouvernements nationaux se sont vite immiscés dans la politique
de dividende des entreprises. La soutenabilité sociale des dividendes en période de
dégradation de l’activité économique et de hausse chômage doit aussi être appréciée. Le
gouvernement français, par la voix du ministre des finances, interdit le paiement de
dividendes (ou rachats d’actions) aux entreprises ayant recours au report de charges
fiscales et sociales ou à la garantie de l’Etat. Par ailleurs, les entreprises ayant recours au
chômage partiel sont invitées à « faire usage de grande modération ou montrer l’exemple
en ne payant pas de dividende ». Le gouvernement français semble au surplus vouloir
appliquer une coupe de dividende aux sociétés dont il est actionnaire (pour les sociétés
cotées, principalement Orange, EDF, Thales, Safran, ADP, Engie, Airbus, Renault). Airbus
et Safran ont déjà annoncé l’annulation de leur dividende au titre de 2019. On notera
qu’avant ces annulations, l’Etat prévoyait de recevoir environ 2,4 milliards € de dividendes
de ses sociétés cotées. On pourra y ajouter le manque à gagner des retenues fiscales sur
dividendes, pour les sociétés qui y renonceront.
Ce coût en dividendes et fiscalité devrait inciter l’Etat à ne pas prolonger au-delà de 2020. L’Allemagne prévoit également de conditionner l’aide d’Etat (crédits et garanties de la KfW[[Banque allemande de développement.]]) aux sociétés cotées, à la suspension du dividende (pas de clarté à ce stade sur la
suspension sine die, ou l’annulation, du dividende de l’exercice 2019).
4. Risque réglementaire : ce risque revêt une importance capitale, en particulier au sein du
secteur financier, et doit s’apprécier de manière dynamique. Après avoir bénéficié d’un
relâchement temporaire de certaines contraintes réglementaires, le secteur bancaire (et ses
filiales, comme Amundi) s’est ensuite vu imposer des restrictions sur les dividendes.
Le tableau ci-dessous résume les principaux résultats de l’analyse menée.
Le tableau ci-dessus résume l’opinion des gérants et analystes d’Edmond de Rothschild Asset Management sur les différents secteurs listés au travers de 4 critères : risque opérationnel, financier, politique et réglementaire.
[
Ajouter un commentaire