Interview - Asset Management Interview (à classer)

Inflation, le retour, suite

output_gap_et_inflation.jpg
Selon Philippe Weber, Co-Responsable des Études et de la Stratégie chez CPR Asset Management, une forte inflation est néfaste à plusieurs titres : elle pénalise les ménages qui ont des revenus fixes et peu de pouvoir de négociation ; elle redistribue revenus et patrimoines insidieusement, sans que cela résulte d’une décision politique...

FAUT-IL CRAINDRE, OU PEUT-ON ESPÉRER, SELON LE POINT
DE VUE, UN REGAIN DE L’INFLATION?

La question a plusieurs aspects. L’inflation serait à craindre
si elle devait accélérer nettement et ne plus être maîtrisée.
Une forte inflation est néfaste à plusieurs titres : elle
pénalise les ménages qui ont des revenus fixes et peu
de pouvoir de négociation ; elle redistribue revenus et
patrimoines insidieusement, sans que cela résulte d’une
décision politique ; elle brouille la perception des prix
relatifs et complique ainsi les décisions économiques ; plus
elle est élevée, plus elle est variable ; enfin, plus elle est
élevée, plus il est difficile et coûteux de la contenir, comme
le formulait plaisamment Karl-Otto Pöhl dans les années
80.

A PARTIR DE QUEL SEUIL L’INFLATION EST-ELLE TROP
ÉLEVÉE?

Il y a d’autant moins de règle que cela dépend des pays et
des moments ; aujourd’hui dans une économie développée,
5 % serait dangereux, 10 % certainement trop. Mais on
n’y est pas, et rien ne laisse penser que, aux Etats-Unis
par exemple ou a fortiori en zone euro, on puisse avoir une
inflation durablement supérieure à 3 %.

FAUDRAIT-IL LE SOUHAITER?

Le point est contesté, certains économistes jugeant que
la meilleure inflation est une inflation nulle (ce serait là
la vraie « stabilité des prix » que les banques centrales
recherchent !). En fait, c’est très contestable. Une certaine
inflation met, en quelque sorte, de l’huile dans les rouages.
Par exemple, si trop d’inflation perturbe la lisibilité des
prix relatifs, un peu d’inflation permet précisément aux
prix relatifs de s’ajuster plus facilement même si certains
prix sont rigides à la baisse. Un autre avantage, certes politiquement délicat de mettre en avant, est qu’un peu
d’inflation diminue le poids de l’endettement, ce qui
profite aux Etats et, en pratique, aux plus jeunes. Mais
la contrepartie est une certaine spoliation des prêteurs,
sans décision politique comme on le mentionnait plus haut.
En caricaturant, on pourrait dire qu’un peu d’inflation est
la caractéristique des économies dynamiques, l’absence
d’inflation plutôt celle des économies de rente. Ce peu
d’inflation-là, quelque part autour de 2 %, voire entre 2 et
3 %, après des années d’inflation presque nulle, oui, il faut
sans doute le souhaiter.

EST-IL PROBABLE QU’ON L’OBSERVE?

Oui, en tout cas aux Etats-Unis. On assiste de toute
façon, depuis maintenant plusieurs trimestres, à une
lente normalisation de l’inflation partout dans le monde.
Les fluctuations du prix du pétrole n’ont plus l’ampleur
observée il y a deux ou trois ans, et, surtout, la situation
macroéconomique est devenue plus satisfaisante. En
effet, au-delà des fluctuations de très court terme liés
à la volatilité du prix de certains produits (surtout, mais
pas seulement, l’énergie et l’alimentation), la tendance de
fond de l’inflation vient surtout du degré d’utilisation des
capacités de production.

POUVEZ-VOUS PRÉCISER?

Lorsque la demande est très forte, les entreprises peuvent
plus facilement augmenter leurs prix. De même, lorsque
le taux de chômage est faible, les salariés peuvent plus
facilement obtenir une augmentation de salaire – ce qui, à
son tour, augmente les coûts de production et pousse les
prix vers le haut. Le lien entre chômage et salaires s’est
quelque peu distendu depuis quelques années, mais il existe
toujours : aux Etats-Unis, avec un taux de chômage inférieur
à 5 %, certains secteurs ou certaines régions commencent
à avoir des difficultés de recrutement, permettant une
accélération, certes encore modeste, des salaires.

Mais il n’y a pas que les salaires : il y a l’utilisation des
capacités dans leur ensemble, que l’on résume par « l’output
gap », c’est-à-dire l’écart entre la production potentielle,
celle qui est durablement possible compte-tenu de l’équipement matériel et de la main-d’œuvre disponibles,
et la production effective. Après la crise la plus violente de
l’après-guerre, cet « output gap » (qui n’est pas mesurable
mais doit être estimé par diverses méthodes statistiques)
était fortement négatif. La croissance de ce potentiel a
fortement baissé, sous l’effet conjugué de la démographie,
de la faiblesse de l’investissement qui limite les gains de
productivité, et des fermetures d’établissements liées à
la crise. Aussi, même la croissance somme toute modeste
observée ces dernières années aux Etats-Unis a permis de
combler l’essentiel de cet écart de production. Aujourd’hui,
l’économie américaine tourne pour ainsi dire au maximum
de ses capacités. Toute accélération se traduirait donc
par le passage à une « output gap » positif, c’est-à-dire
une production temporairement supérieure au potentiel.
Historiquement, cela se traduit systématiquement par
une accélération de l’inflation, même si la corrélation est
relativement lâche.

C’est pourquoi, au total, le retour à une inflation conforme
à ce qu’on observait il y a une quinzaine d’années, soit
entre 2 et 3 %, nous semble plausible, d’autant que la
Réserve fédérale a laissé entendre qu’elle tolèrerait un
dépassement temporaire et limité de son objectif de 2 %
pour compenser en quelques autres les années où l’inflation
a été inférieure.

output_gap_et_inflation.jpg

Catégories