Analyse & Opinion - Asset Management Opinion

Des problèmes de porosité et de prospérité

Selon Bill Gross, gérant chez Janus Capital, la dette atteint aujourd’hui entre 500 et 600% du PIB (dette cachée comprise) et nécessite un travail de Sisyphe juste pour rester à flots. En d’autres mots, ou en termes mathématiques simples, l’inflation d’aujourd’hui est requise pour payer l’inflation passée. La déflation n’est plus une voie acceptable...

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Sous mon costume occidental, je suis un nomade philosophe, un penseur à la dérive déguisé
en homme d’affaires près d’une plage californienne. Je suis fait de sable – dont la porosité est
à la fois ma plus grande force et ma principale faiblesse. A 70 ans, je suis devenu un homme
qui ne croit plus au caractère sacré des idées. J’ai des idéaux et des principes moraux, mais je
les considère comme spécifiques et personnels. Si j’avais hérité de votre corps et de votre égo,
j’aurais tout aussi bien pu assimiler les vôtres. Dans ce cas, si les valeurs sont relatives, alors
que devons-nous en faire, mortels que nous sommes ? Si l’humanité, enracinée dans des terres
sablonneuses, sème au vent des graines idéologiques et que celles-ci prennent racines sous
des formes mutantes à différents endroits et à différents moments, sommes-nous en mesure
de juger de la vie d’un individu ?

Malheureusement la seule réponse que je puisse apporter à cette question est « pas
facilement ». Si nous suivons la logique jusqu’au bout, nous sommes donc tous innocents
et égaux. Nous sommes nés innocents, nous avons nos moments de faiblesse, mais
ce n’est pas grave – nous restons globalement innocents. Mon problème ici est que
l’absence de standards absolus peut minimiser la valeur de chaque vie individuelle.
Contrairement au sable, poreux par nature, le ciment offre une base plus solide pour
pouvoir juger. Mais je pense que nous sommes tous, et de manière instable, enracinés
dans du sable. Tous une seule et même matière, mais déguisés en personnes
individuelles.

Les dernières
décennies, voire
les derniers siècles,
nous ont appris
que l’inflation et
la déflation sont
les ennemis de la
stabilité et de la
croissance. Mais
la difficulté est
de savoir laquelle
pointe le bout de
son nez.

L’économie mondiale et ses marchés financiers reposent également sur des bases
instables. Les dernières décennies, voire les derniers siècles, nous ont appris que
l’inflation et la déflation sont les ennemis de la stabilité et de la croissance. Mais la
difficulté est de savoir laquelle pointe le bout de son nez. Avant l’avènement des banques
centrales au début du 20ème siècle, les prix pouvaient monter et baisser tout aussi
rapidement. Une très belle récolte, ou un choc d’offre miraculeux, pouvait plomber les
prix tout aussi brusquement qu’une découverte de réserves d’or ou d’argent dans le
Nouveau Monde pouvait les faire progresser. Même après la « découverte » inouïe de la
planche à billets par les banques centrales mondiales, un mauvais réglage ou une erreur
d’appréciation par l’un des « sages » pouvait déclencher une dépression et soutenir la
déflation. Le monde des années 1930 et plus récemment, les décennies perdues du
Japon, en sont une illustration. Les prix changent ; or s’ils ont récemment eu tendance
à progresser, ceci n’est pas toujours le cas. Nous entrons aujourd’hui dans l’un de ces
épisodes d’incertitude.

Le fait de privilégier l’un ou l’autre est un débat fascinant. Aujourd’hui, quasiment tous
les banquiers centraux travaillent avec des objectifs d’inflation proches de 2%. Certains
plaident en faveur d’un rehaussement de ces niveaux, maintenant que les démons de
la déflation menacent les pays périphériques de la zone euro. Ils estiment que le niveau
de 2% est un pare-feu. La théorie veut qu’une fois que l’inflation arrive à des niveaux
proches de zéro, la tempête déflationniste est très difficile à stopper. Avec des taux
d’intérêt à zéro et des programmes d’assouplissement quantitatifs politiquement proches
de leurs maximums, il ne reste plus beaucoup d’eau à verser sur le feu. Mieux vaut donc
garder l’inflation à un niveau raisonnable de 2% pour que l’heure zéro n’arrive jamais. Leur
raisonnement tient la route, mais comment expliquer à un trentenaire moyen que dans
ce cas, un dollar de son épargne-retraite n’en vaudra plus que la moitié lorsqu’il ou elle
aura 65 ans, et que si l’inflation reste en moyenne à 3%, il n’en vaudra plus qu’un tiers.
Aujourd’hui, un trentenaire des années 1970s (comme moi, en l’occurrence) a subi une
dépréciation de 75% de son pouvoir d’achat. Le pare-feu est une assurance qui peut
couter cher.

En poursuivant le raisonnement, nous pourrions en fait nous demander si la baisse des
prix est réellement un problème. Les magasins Wal-Mart n’ont-ils pas acquis leur notoriété
grâce à des prix bas toute l’année ; et où est le problème si le gallon de carburant
ne coûte que 3 dollars à la pompe ? Plus il y a de dollars dans les portefeuilles des
consommateurs, plus il y aura de dépenses, plus les taux de croissance seront élevés et
plus il y aura d’emplois. Jim Grant, un des plus grands spécialistes de l’histoire financière
de notre époque, a longtemps soutenu que les économies ont bien résisté durant les
épisodes de déflation aux 18ème et 19ème siècles – en fait, à plusieurs occasions, elles
ont été plus performantes. Dans les années 1880, les Etats-Unis ont connu une période
de déflation saine, avec une production en hausse de 2% à 3% entre 1873 et 1893. M.
Grant soutiendrait qu’un objectif d’inflation de 2% est une « escroquerie » des banquiers
centraux qui ne savent rien faire de mieux que de créer de la monnaie durant les crises financières et de continuer à en créer durant l’inévitable reprise. Jim Grant fait ici une
bonne observation. S’il s’agit de leur mission alors, effectivement, les banquiers centraux
l’ont bien remplie.

Mais Jim Grant est certainement conscient que notre économie basée sur la finance
moderne est très différente de celle du 19ème siècle. « Effectivement, c’est là que
se situe le problème » répondrait-il. M. Grant a d’ailleurs écrit un livre soutenant
cette thèse, intitulé « The Trouble with Prosperity ». Selon lui, en effet, la prospérité
a créé de l’inflation et des excès. Mais mon problème – pour revenir à la citation en
introduction (et la référence à la cellule cardiaque par rapport à la cellule pulmonaire)
est que la grande majorité de l’économie du 21ème siècle a été plantée dans le
terrain sablonneux de la finance, et non sur des bases « en dur » qui sont celles de
l’investissement et de l’innovation. Arrêter de faire tourner la planche à billets semble
être une excellente solution pour contrer la dépréciation de notre pouvoir d’achat, mais
l’économie d’aujourd’hui, fondée sur la finance internationale, ne peut pas vivre sans. Pour
paraphraser Thomas Wolfe, « retourner à la maison » n’est simplement plus possible. Les
économies modernes se sont habituées au sable inflationniste et ne peuvent plus pousser
dans l’économie « en dur », dont Jim Grant fait l’éloge dans ses ouvrages.

Pourquoi pas? Pour de simples raisons mathématiques je suppose. Notre économie
américaine de 2014 requiert 4% de croissance nominale pour tenir la route, et les
économies de la zone Euro, au moins 3%. Après avoir créé des crédits bancaires (officiels
et cachés) exceptionnels de près de 100 trillion $, présentant un taux d’intérêt intégré de
4 à 5%, les planches à billet de la Fed doivent générer de nouveaux crédits (croissance
nominale) avec un même taux de 4 à 5%, et ce uniquement pour payer les taux d’intérêt.
Bien entendu, ceci n’était pas le cas dans le 19ème siècle de Jim Grant – il y avait peu de
dette à gérer. Mais la dette atteint aujourd’hui entre 500 et 600% du PIB (dette cachée
comprise) et nécessite un travail de Sisyphe juste pour rester à flots. En d’autres mots, ou
en termes mathématiques simples, l’inflation d’aujourd’hui est requise pour payer l’inflation
passée. La déflation n’est plus une voie acceptable.

… la déflation reste
un scénario de plus
en plus probable – un
scénario qui ne créé
pas de la prospérité,
mais qui la mettrait
plutôt en péril.

Tel est le dilemme auquel sont confrontés les banquiers centraux (et a priori les autorités
budgétaires) pour 2014 et les années qui suivent : comme créer de l’inflation ? Pourtant
ils auront tout essayé, non ? Quatre trillions de dollars aux Etats-Unis, l’équivalent de
deux trillions de dollars au Japon, et un trillion via la BCE de Mario Draghi en zone Euro.
Mais la recette ne fonctionne plus, les trillions semblent se disperser dans les sables de
l’investissement et de l’innovation et atterrir dans la bétonneuse des marchés financiers.
Les prix montent – mais pas les bons. Le jour de son introduction, le cours d’Alibaba
s’envole de 68$ à 92$ en une minute, mais les salaires stagnent des années durant. Une
économie (la financière) s’épanouit, tandis que l’autre (l’économie réelle) s’affaiblit.

Tôt ou tard – mais le plus tôt serait le mieux, les investisseurs vont devoir reconnaître que
l’inflation des temps modernes, bien qu’elle soit devenue nécessaire à la survie, n’est pas
une condition suffisante pour créer de la richesse à un rythme capable de répondre à
tous les engagements futurs (éducation, santé, retraites correctes). Certes, l’économie
réelle a besoin de la planche à billets, mais elle a encore plus besoin de dépenses. Or
celles-ci sont tributaires de problématiques budgétaires, traitées par les gouvernements,
chez qui les déficits sont des abominations et les budgets équilibrés ont le vent en poupe.
D’ici là, la déflation de Jim Grant reste un scénario de plus en plus probable – un scénario
qui ne créé pas de la prospérité, mais qui la mettrait plutôt en péril.

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