1. Une demande qui stagne, une production qui augmente.
Le FMI vient d’abaisser les perspectives
de croissance de l’économie mondiale:
+ 3,3% en 2014, + 3,8% en 2015. Aussi l’AIE
a-t-elle revu à la baisse ses prévisions
pour la demande de pétrole qui ne
devrait guère progresser en 2015 (+1,2
mbj). La demande globale devrait
être de l’ordre de 94 mbj en 2015 pour
atteindre 99 mbj en 2019.
Dans le même temps, la production
continue d’augmenter. Si les membres de l’OPEP respectent
leur quota de 30 mbj, les autres grands producteurs,
notamment les Etats-Unis et la Russie, accroissent le leur
et concurrencent directement l’hégémonie de l’Arabie
saoudite. Par ailleurs, les crises géopolitiques n’ont eu
aucun effet sur la production, qui progresse même en
Irak et en Libye.
2. Une baisse rapide des prix.
L’action conjuguée d’une demande atone et d’une
production robuste expliquent pour partie l’ajustement,
amplifié par les anticipations 2015. Elle ne suffit pas à
justifier l’ampleur et la rapidité de la baisse.
Jusqu’à présent l’Arabie jouait le rôle de principal régulateur
du marché. En cas de crise, elle avait une réserve de
pompage d’environ 2,5mbj. En situation de surproduction,
elle faisait réduire le contingent de l’OPEP. Sa politique
semble avoir changé. Son objectif majeur ne serait plus
la stabilité du marché, mais la conservation de ses parts de marché. En septembre, elle a augmenté sa production
de 100 000 bj tout en annonçant une baisse des prix pour
octobre et en octobre une nouvelle baisse pour novembre.
Cette politique pourrait préfigurer une guerre des prix, les
Emirats, l’Irak et l’Iran se disposant à suivre son exemple.
En diminuant leur taux de dépendance, les Etats-Unis ont
réduit leurs importations de brut, notamment en provenance
des producteurs africains qui donc sont eux aussi à la
recherche de nouveaux débouchés, ce qui ne peut que
peser sur les cours.
A Moscou, une autre explication est avancée. Il y aurait
accord entre les Etats-Unis et les Saoudiens pour faire
baisser les prix de manière à toucher directement les
économies russe et iranienne. La Banque centrale russe a
retenu pour l’élaboration des budgets 2015-2017 un cours
moyen de 100$, or le brut URL-E de l’Oural se rapproche
des 90$. Dans un scénario catastrophe une baisse à 60$
conduirait le pays à la récession, à d’importants déficits
courants et budgétaires et des sorties massives de capitaux.
Enfin certains analystes estiment que la hausse du dollar
explique pour partie la baisse du pétrole.
3. Jusqu’où peut aller la baisse ?
Il existe une zone dangereuse entre 80-85$. En-dessous
se pose à grande échelle le problème des nouveaux
investissements qu’il s’agisse du pétrole de schiste ou
des forages en eau profonde. Avec un prix sous les 80$, la
production américaine d’huile de schiste serait affectée,
surtout si cela se combinait avec une hausse des taux
d’intérêt. Le ministre Koweitien du pétrole vient de déclarer
qu’on ne pourra pas inverser à court terme la tendance,
mais que le prix ne peut pas descendre en dessous de
75-76$ le baril, qui correspond au coût de production en
Russie et aux USA.
On peut donc estimer qu’une action conjuguée des grands
producteurs conduirait à un plancher de 75/80$ et à une
stabilisation entre 90 et 100$. Le Crédit suisse prévoit un
baril à 93$ en 2016.
Les 12 membres de l’OPEP doivent se réunir à Vienne le 27 novembre. C’est à ce moment-là, en fonction de la
situation du marché, qu’ils décideront d’une éventuelle
adaptation des quotas de production.
4. Le pétrole peut-il rebondir ?
On ne peut exclure de légers rebonds (décision restrictive
de l’OPEP ou hiver très rude). Mais il existe des causes
structurelles qui pèsent en faveur d’une stabilisation en
dessous de 100$, en particulier le déséquilibre entre une
croissance mondiale moins rapide et l’augmentation de
la production. L’AIE ne prévoit-elle pas que l’essentiel de
la demande supplémentaire pourrait être satisfaite par la
seule hausse de production de l’Irak.
Il demeure toutefois des inconnues et l’on sait à quel
point les cours des matières premières peuvent être
erratiques. Comment réagiraient-ils à de forts rebonds des
économies en Chine ou en Europe ? Quelles seraient les
conséquences d’une grave crise géopolitique affectant le
Moyen-Orient, les relations des pays occidentaux avec la
Russie ou entre grands pays asiatiques ? Comment va se
développer l’exploitation des hydrocarbures de schiste ?
Quel impact aura sur la consommation d’hydrocarbures
le développement des énergies renouvelables ?
A terme, le problème de l’énergie demeure essentiel. Selon
l’AIE (World Energy Outlook 2013), d’ici 2035 la demande
globale aura augmenté d’un tiers, soutenue au premier
chef par l’Inde et les pays d’Asie du Sud-Est, alors que la
consommation des pays de l’OCDE devrait stagner. La
plupart des sources actuelles seront épuisées ou en voie
d’épuisement, les compagnies de l’OPEP contrôleront alors
80 % des réserves prouvées. La demande étant supérieure à
l’offre, le prix du pétrole devrait se situer vers 128$ en 2035.
La situation actuelle met en lumière d’autres enjeux, ceux-là
de nature stratégique. La montée en puissance des Etats-Unis
au premier rang des pays producteurs a un effet fortement
perturbateur. Non seulement elle renforce leur poids face
à la Chine ou à la Russie, mais elle les place désormais
en position de concurrence avec leurs alliés du Moyen-
Orient. Par ailleurs la surproduction potentielle modifie
les problèmes de dépendance, notamment pour les pays
européens, tout en fragilisant ceux des pays producteurs qui ont besoin d’un pétrole cher pour satisfaire leurs
besoins financiers.
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