Analyse & Opinion - Asset Management Opinion

Comment les années Draghi ont changé la Banque Centrale Européenne

La BCE a achevé ces années post-crise avec de nouvelles prérogatives. Celles-ci continueront à évoluer, notamment car elle devra de plus en plus tenir compte des grands défis du XXIe siècle, que ce soit la lutte contre le changement climatique ou celle contre les inégalités...

LA FIN D’UNE ÉPOQUE

Le Directoire de la Banque centrale européenne (BCE) qui
comprend 6 membres va être très largement renouvelé d’ici
le début de l’année 2020. Outre le départ du président Mario
Draghi le 31 octobre prochain, le vice-président de la BCE
Vítor Constâncio a vu son mandat s’achever le 31 mai 2018,
le chef économiste, Peter Praet a quitté la BCE le 31 mai et
le responsable des opérations de marché Benoît Cœuré le
fera le 31 décembre. Enfin, il faut ajouter à ces départs, la
démission surprise de Sabine Lautenschläger pour marquer
son opposition à la relance du programme d’achats d’actifs,
qui sera effective au 31 octobre 2019. C’est donc une grande
partie de l’équipe qui a vécu la crise de la zone euro et qui a
pris des mesures exceptionnelles pour faire face aux défis
de l’inflation ultra-basse et du maintien de l’unité de la zone
qui quitte aujourd’hui l’institution.

Nous essayons dans notre livre Comment les années Draghi
ont changé la BCE de faire le bilan de ces « années Draghi »
en abordant de façon synthétique une dizaine de thèmes qui
nous ont semblés représentatifs des changements majeurs
qu’a connus l’institution sur cette période. Il consacre la
majorité de ses chapitres aux évolutions de la politique
monétaire, bien entendu, mais il aborde également les sujets
de gouvernance et de communication ainsi que l’évolution du
rôle de la BCE en matière de surveillance bancaire. Nous vous
proposons dans la suite de cet article un aperçu de quelques
thèmes qui ont été abordés dans cet ouvrage.

LA BCE FACE AU RISQUE D’ÉCLATEMENT DE LA
ZONE EURO

Mario Draghi a pris ses fonctions en novembre 2011 en
pleine tourmente économique et fi nancière en Europe. La
zone euro était entrée en récession, les tensions sur les
marchés obligataires étaient fortes avec les spreads de
l’Italie et de l’Espagne vis-à-vis de l’Allemagne qui avaient
fortement progressé et dépassaient les 350 points de base
et les doutes sur la survie de la zone euro étaient vivaces.
La Grèce, l’Irlande et le Portugal avaient déjà demandé des
plans d’aide. Le marché interbancaire ne fonctionnait plus,
les banques étaient très exposées à leur dette souveraine
et la part des prêts non performants dans leurs bilans avait
fortement augmenté.

Dans ce contexte de fragmentation de la zone euro, Mario
Draghi a destiné ses premières mesures d’ampleur aux
banques en annonçant deux opérations de refinancement à
long terme fin 2011 et début 2012 qui ont permis de faire
retomber les craintes liées au secteur bancaire.

Cependant, ces annonces n’ont pas permis de dissiper les
craintes sur certaines dettes souveraines. Pour cela, il a
fallu attendre sa fameuse intervention de juillet 2012 où
il a affirmé que la zone euro serait préservée « whatever
it takes » et qui laissait entendre que la BCE était prête à
intervenir massivement pour préserver la zone euro.
C’est à partir de ce moment-là que les spreads des pays
périphériques ont baissé de façon durable. Ces annonces
seront soutenues par Wolfgang Schäuble et Angela Merkel
qui étaient conscients de la nécessité d’affirmer de façon
forte que l’euro était irréversible.

VERS UNE COORDINATION RENFORCÉE

Le renforcement de la coordination européenne en matière
économique et financière était apparu comme une nécessité
pour des pays qui partagent une monnaie. La BCE a ainsi
fait partie des institutions, aux côtés de la Commission
européenne, du Conseil européen et de l’Eurogroupe, qui
ont rendu un rapport intitulé « Vers une véritable Union
économique et monétaire » en juin 2012. Il constituera le
point de départ de l’Union bancaire et du renforcement de la
gouvernance économique de la zone même si beaucoup des
objectifs définis à l’époque n’ont pas encore été atteints.
Pour la BCE, le changement majeur qui en a découlé, réside
dans les nouvelles prérogatives qui lui ont été attribuées
en matière de supervision bancaire via le Mécanisme de
Supervision Unique à compter de 2014. Ce sont désormais
des équipes de la BCE, indépendantes des équipes qui
se consacrent à la politique monétaire, qui assurent la
supervision des établissements bancaires importants de la
zone euro.

LE LONG CHEMIN VERS LE QUANTITATIVE EASING

De 2012 à 2015, la BCE n’a pas procédé à des achats d’actifs
tandis que la Fed et la BoJ avaient mis en place des mesures
d’assouplissement monétaires très agressives. En zone
euro, le chemin vers le Quantitative Easing a été long car il
a fallu faire face à l’opposition de principe de plusieurs de
ses membres, notamment Jens Weidmann, le président de
la Bundesbank. Celle-ci s’était exprimée dès l’annonce du
programme OMT en septembre 2012, alors même que la
conditionnalité forte associée au programme OMT a fait qu’il
n’a jamais été activé.

Il faudra que les craintes de déflation deviennent
particulièrement vives à partir de la mi-2014 pour que le
Conseil des gouverneurs décide de lancer un programme
d’achats de dettes publiques et privées de 60 milliards
d’euros par mois en mars 2015. L’objectif avancé était de
stimuler la croissance et l’inflation grâce à la baisse des taux à long terme. Le programme durera près de 4 ans et portera
sur plus de 2000 milliards d’euros d’achats d’actifs. Dans
une étude de mars 2019, la BCE a estimé que le QE avait fait
baisser les taux à 10 ans de la zone euro d’environ 100 points
de base et contribué ainsi à la baisse de la charge de la dette
et à la relance du crédit accordé au secteur privé.

DES RÉSULTATS EN DEMI-TEINTE

Malgré un arsenal de mesures non conventionnelles
importantes, l’inflation est restée relativement basse en
zone euro ce qui fait douter de l’efficacité des politiques
qui ont été menées. Cependant, Peter Praet a expliqué que
le Conseil des gouverneurs pensait que l’inflation aurait été
encore plus basse si la BCE ne les avait pas prises. Plusieurs
études menées par la BCE et la Banque de France en ont
fourni des estimations. Quant aux opérations de TLTRO
de maturité longue (2 à 4 ans), plusieurs études montrent
qu’elles auraient eu un effet positif sur l’octroi de crédit
aux entreprises non-financières et elles figurent désormais
durablement dans la boite à outils de la BCE.

DE NOUVEAUX DÉFIS

La politique monétaire est aujourd’hui plus questionnée
que jamais, qu’il s’agisse de l’efficacité des mesures mises
en œuvre, des effets négatifs des politiques monétaires
expansionnistes ou encore des faibles marges de manœuvre
dont disposent désormais les banques centrales pour
intervenir. Nous assistons au retour en grâce des politiques
budgétaires. Mario Draghi a, à plusieurs reprises, appelé les
gouvernements à renforcer, par leurs réformes structurelles
et les mesures budgétaires, l’efficacité des politiques
monétaires. La boite à outils à disposition des banquiers
centraux va continuer à évoluer et le débat sur l’objectif
d’inflation pourrait revenir. Enfin, les dissensions au sein du
Conseil des gouverneurs, très fortes au début du mandat de
Mario Draghi avant de s’apaiser pendant un temps, semblent
refaire surface aujourd’hui.

La BCE a achevé ces années post-crise avec de nouvelles
prérogatives. Celles-ci continueront à évoluer, notamment
car elle devra de plus en plus tenir compte des grands défis
du XXIe siècle, que ce soit la lutte contre le changement
climatique ou celle contre les inégalités.

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